Casés

Au nord de Lifou, Marie nous prête sa case et nous sommes chanceux d'y être au sec. 

Il n'a pas plu depuis plusieurs semaines mais le ciel se rattrape aujourd'hui et pleure tout ce qu'il peut: notre tente n'y aurait pas survécu.

Nous profitons de ces averses tropicales pour décrypter la "coutume": cet ensemble de règles qui régit la société Kanak.

 

Marie est arrivée sur l'île dans sa plus tendre enfance, elle et ses parents se sont tellement bien intégrés que le chef de la tribu leur a donné une terre pour s'installer. 

C'est le seul moyen pour un métropolitain de pouvoir s'ancrer durablement sur l'île.

 

Elle nous explique que les Kanaks vivent dans l'instant présent. Ils ne font pas de provisions pas plus qu'ils ne planifient le lendemain. Alors que l'évocation de la météo avec les anciens d'Alsace déclenchent des flots de commentaires ce "qu'ils veulent", nous recevons ici des: "Demain? Hm... Aujourd'hui c'est bien! Demain, on verra." Les kamajas ont la météo, eux ont le temps. 

A Lifou, nous autres, métropolitains sommes des "Kamajas", traduit littéralement par "rouges". Et les Kamajas ont des difficultés à comprendre les restrictions d'horaires dans la vente d'alcool. 

 

Tout alsacien qui se respecte a toujours une caisse ou deux de Kronenbourg d'avance pour parer à la soif à venir! Marie confirme que les Kanaks boivent ce qu'ils achètent dans l'instant. En stoppant la vente, les autorités coupent donc en effet la vanne et limitent les excès (évidemment un marché noir s'est mis en place, mais ceci est une autre histoire). 

 

Par ailleurs, l'organisation familiale mettrait en déroute n'importe quel état civil un brin tatillon: les enfants ont tous des dizaines de frêres et - plus surprenant - cinq ou six pères. Les professeurs ou gendarmes, souvent métropolitains, en perdent leur latin.

En Drehu il n'y a qu'un seul mot ("kaka") pour désigner le père biologique et l'oncle utérin (le frêre de la mère). De la même façon, les cousins germains maternels et les frêres de sang ne sont pas différenciés dans la langue.

En revanche, les oncles paternels ou cousins germains paternels ont leur dénomination distincte: "on n'est jamais sûrs du père", répond Marie! Chaque foyer de la tribu possède une case traditionnelle qui sert de chambre à coucher pour toute la famille à côté d'un bâtiment en dur qui abrite la cuisine et la salle de bains

 

Toute la lignée matriarcale a le même devoir d'éducation que les parents biologiques dans la tribu. Oncles utérins et père biologique ont un droit d'"astiquage": correction physique qui peut être très violente en cas de faute grave; en particulier manque de respect envers un ancien ou vol.

C'est sur ces considérations ethnologiques que la pluie s'arrête et que nous quittons la douillette case de Marie pour migrer vers le sud de l'île. 

 

Nous nous arrêtons à Wé, capitale administrative, pour déjeuner. Nous pouvons enfin remanger frais à Lifou: la terre est fertile, les tomates sauvages et les ignames énormes. Les ignames sont plantés à l'arrivée des baleines dans le lagon, c'est à dire actuellement. C'est une grosse tâche et toute la famille s'y met. 

 

Ce soir, nous planterons notre tente dans un de ces endroits improbables qu'offre la nouvelle calédonie, sous un manguier dans une cocoteraie. Nous serons bercés par le ressac du lagon tout proche. Le sable sera fin et clair comme de la farine. Il donne à l'eau cette couleur turquoise qui nous étonne toujours. Les enfants joueront seuls sur la plage longue de 10km et le plus difficile aujourd'hui sera de les mettre au travail. 

 

A la tombée de la nuit, nous scruterons le large à la recherche de jets au loin - inversant l'adage: "Quand les kanaks plantent l'igname, les kamajas cherchent les baleines..."

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Commentaires: 5
  • #1

    babette (vendredi, 01 septembre 2017 08:39)

    Eh ben on s'y perd...dans vos histoires de familles lol
    Bon c'est un peu la même chose en Guadeloupe (en plus les filles sont maman très jeunes...14 ans n'est pas rare).
    Bravo aux nouveaux bâtisseurs (dommage que leurs œuvres soient éphémères).
    Petite info pour vous qui nagez beaucoup dans les eaux tropicales : toujours très bien se rincer les oreilles car dans les eaux chaudes les bactéries se développent plus et peuvent provoquer des otites ! (info de notre ami Antoine de la Gwada).
    Sur ces bons mots...grosses bises a toute la "tribu" ;_)

  • #2

    kaka (vendredi, 01 septembre 2017 10:10)

    remarquable, comme d'habitude ! Ne déclenchons pas néanmoins l'ire des hystériques de l'orthographe !

    kaka jj et kaka Daniel

  • #3

    Chris (samedi, 02 septembre 2017 04:46)

    Merci pour ce partage... A vous lire, on s'y croirait et ça fait du bien. Bon, en bonne Kamaja, j'ai regardé "météo nc". Désormais, ils veulent du beau, du beau et du beau. Topissime ;) Gros Bisous

  • #4

    Didier (dimanche, 03 septembre 2017 09:58)

    ça devient compliquer de vous lire ahah :-) un sacré p'tit coin de paradis. merci pour les explications sur le fonctionnement sociétal, très intéreressant.

  • #5

    St-O (dimanche, 03 septembre 2017 21:46)

    en voyant la photo d'Anna je trouve qu'elle a bien grandi, elle perd son visage de "poupon". merci pour ces belles photos de plage, de sable blanc. vous savez apprécier, comme toujours ce qui est sur votre route. bises